Pourquoi certains s’approprient le numérique et d’autres pas ?

Lors de l’édition 2025 de Numérique en commun(s), à Strasbourg, j’ai pu découvrir la présentation d’une étude produite pour l’ANCT sur les freins psychosociaux aux usages numériques en France.

Commençons par définir le terme psychosocial. L’étude fait référence aux travaux de Smith et Mackie en 1995 : « Le terme «psychosocial » fait généralement référence aux effets des processus sociaux et cognitifs sur la manière dont les individus perçoivent, influencent et interagissent. »Les auteurs s’appuient ensuite sur les propos de Dominique Pasquier : « Ce qui fait sens pour les uns ne fait pas nécessairement sens pour les autres. »

L’intérêt profond de cette étude est de comprendre pourquoi, alors même que la société se numérise (démarches administratives, liens sociaux, loisirs…), des individus se mettent en retrait — volontairement ou involontairement — de ces outils.

Le numérique n’est pas qu’un problème d’accès
D’aucuns croient que l’inclusion numérique se résume à une question d’équipement ou de connexion. Ce n’est plus suffisant comme réponse. Selon le Baromètre numérique (Arcep / Arcom / Crédoc), 66 % de la population française trouve le numérique facile — mais 65 % expriment des craintes. Et plus les individus sont diplômés ou disposent de ressources sociales, plus ils sont à l’aise avec le numérique. Le niveau d’accès ne suffit donc pas à expliquer les écarts.

Trois types de freins psychosociaux
L’étude identifie trois grandes catégories de freins, qui peuvent se cumuler entre eux, et avec des freins matériels :

Les freins à l’adhésion (20 %) — une mise à distance volontaire. Chez les 18-24 ans, c’est souvent un rejet d’un numérique jugé envahissant, au profit de relations plus physiques. Chez les +70 ans, c’est plutôt une perception d’inutilité du numérique.

Les freins de protection (47 %) — la peur de menaces extérieures : escroqueries, cybercriminalité, vol de données. Ce qui est intéressant, c’est que ces craintes ne sont pas nécessairement liées à une mauvaise expérience personnelle. Elles reflètent davantage un profil général d’inquiétude face au monde.

Les freins socioculturels (40 %) — le sentiment d’être « en décalage » ou de ne pas avoir les bonnes compétences. Une forme d’intériorisation : ce n’est pas pour moi.

Le numérique n’est jamais neutre
Les auteurs de l’étude rappellent aussi que les dispositifs numériques ne sont pas neutres. Les concepteurs font des choix qui reflètent leurs propres représentations (Exemple d’un ingénieur blanc anglo-saxon d’une entreprise de la Tech) — et l’usager « standard » qu’ils imaginent laisse souvent de côté une grande partie des publics réels.

Michel de Certeau parlait des « arts de faire » — ces manières créatives dont les gens ordinaires s’approprient, détournent et bricolent les outils qu’on leur impose. C’est exactement ce qu’on observe sur le terrain.

Quatre profils
L’étude propose une typologie en quatre postures psychosociales, qui peuvent être intéressantes pour imaginer des activités numériques :

  • Les Réfractaires (7 %) — déconnexion assumée
  • Les Empêchés (18 %) — forte envie d’usage, mais sentiment de ne pas avoir les compétences. Usages surtout liés aux loisirs, et — fait surprenant — intérêt notable pour l’IA
  • Les Inquiets (37 %) — numérique utilitaire, mais préférence pour le physique dès que ça devient sensible (démarches bancaires, administratives)
  • Les Technophiles (37 %) — aucun frein, appropriation fluide

Ce qui est frappant : seuls 37 % de la population s’inscrivent pleinement dans le modèle dominant d’usage numérique. En intégrant les freins psychosociaux, ce sont les deux tiers de la population qui s’en éloignent d’une manière ou d’une autre.

Des pistes de réflexion
La discussion avec la salle a soulevé des questions essentielles dans la médiation numérique et la mise en place de politiques publiques. Notamment autour de cette tension : l’approche par les compétences — dont Pix est l’exemple le plus visible — risque de mesurer surtout la proximité avec les normes dominantes d’usage, pas la capacité réelle d’une personne à mobiliser le numérique dans sa vie.

Dit autrement : savoir envoyer un mail, c’est bien. Mais est-ce que ça dit quelque chose du rapport d’une personne au numérique ? Pas vraiment.

L’alternative proposée : des approches collaboratives et de co-design, qui partent des besoins et des contextes de vie réels des publics, plutôt que de grilles de compétences standardisées.

🔗 Lire l’étude

💻 Regarder la masterclass Nec 20225

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